Le service commence à 6 heures
Katharina Kanka, présidente de la FAssiSF (ondation Assistance Suisse)
Peter H. venait à peine de recevoir l’avis d’incorporation dans la protection civile que l’office fédéral faisait machine arrière. A quelques rues de là, Erica B. cherchait en tâtonnant les jouets de ses enfants, tandis que Thomas K., plongé dans sa sieste, rêvait de commander la centrale d’alarme de la police locale en pilotant son ordinateur à l’aide de son menton. Peter H. était fier de pouvoir enfin faire comme son frère de trois ans son aîné. Il serait engagé, c’était écrit, là. Déjà, il réfléchissait avec ses parents à l’endroit où ilaurait envie de faire son service civil. Dans la forêt, pour l’entretenir ? Dans un centre d’hébergement, pour distribuer des repas, ou dans un home pour personnes âgées, pour jouer avec les résidents ? Ces possibilités semblaient envisageables. Il fut bien sûr aussi question de travaux dans un jardin ou avec des animaux. «Quel que soit son choix, Peter aura besoin d’une personne qui l’assiste quand il rencontrera les limites dues à son handicap mental», avait écrit son médecin à l’office compétent.
Après toutes les années passées en formation scolaire spéciale et, plus récemment, dans des ateliers spécialisés, ce serait la première fois qu’il pourrait apprendre et travailler avec ses pairs non handicapés. Il nouerait des contacts qui l’aideraient à s’imposer sur le plan professionnel. Mais ce rêve s’évanouit aussi vite qu’il était apparu. «Nous vous prions d’excuser notre erreur. Vu son handicap, votre fils est libéré de ses obligations de service. En formant nos voeux les meilleurs, nous vous adressons nos sincères salutations», avait écrit l’office quelques semaines plus tard.
Ressources ou déficits?
Beaucoup de personnes handicapées font la même expérience que Peter, surtout celles qui ont une infirmité congénitale. Au lieu d’imaginer avec elles des solutions en termes de formation scolaire et professionnelle à partir de leurs capacités, toute l’attention est mise sur leurs déficits. Les rapports d’examen mentionnent que «l’assuré ne peut pas faire ceci ou cela». Il est vraiment très rare que l’AI demande ce que les personnes concernées aiment faire ou voudraient faire, et quelles mesures pourraient les y aider. De même, les assurés risquent toujours de se voir refuser des prestations s’ils affirment être capables de quelque chose.
C’est ainsi qu’il ne reste aux handicapés que les projets de soutien des institutions spécialisées comme la formation scolaire spéciale, les centres de réadaptation professionnelle ou les ateliers protégés. Qui ne s’y rend
pas ne recevra aucune prestation. Qui, malgré son handicap, arrive à exercer une activité lucrative (ou son partenaire) n’aura pas droit aux prestations. Sans possibilités de grandir ensemble, handicapés et valides, sans formation reconnue en poche, sans accès à des stages pratiques, tant que les barrières qui encombrent aussi bien l’environnement construit que les esprits ne seront pas tombées et que pèseront les angoisses existentielles, l’intégration sera vouée à l’échec. L’ancien conseiller national Marc F. Suter a relevé un jour au Parlement que le chômage des personnes bénéficiant d’une allocation pour impotent de l’AI atteint des taux dignes du Tiers monde. Cela n’a semblé frapper personne.
Transparence des mesures de réadaptation
L’OFAS n’a pas su répondre à la question que je lui ai posée ce printemps 2007 : combien de personnes percevant une allocation pour impotent touchent une rente AI ? Je n’ai obtenu le nombre des enfants impotents qui
fréquentent l’enseignement spécialisé et celui des impotents adultes occupés dans des ateliers qu’après un fastidieux travail de détective de plusieurs années (voir www.fassis.net). Manifestement, plus l’impotence est
sévère, moins il y a d’intégration. Et même l’accueil en institution des personnes dont l’impotence s’aggrave devient toujours plus difficile, vu l’importance des coûts de l’aide nécessaire.
Le financement collectif des institutions pour handicapés tel que pratiqué depuis des décennies a abouti à dépenser beaucoup d’argent sans que l’on sache quelles personnes sont prises en charge, pour quelles raisons, ni avec quelles conséquences. Il reste à espérer que l’AI améliore enfin tout cela dans le cadre des mesures de réadaptation professionnelle – qui ne devraient à vrai dire jamais être dispensées dans des institutions. En fin de compte, pourtant, il n’y a d’autre solution viable que de faire clairement dépendre les prestations du besoin d’aide individuel, plutôt que du prestataire de services, et d’encourager, au moyen d’un budget personnel, des formes d’habitat, de formation et de travail favorisant l’intégration.
Source : Sécurité sociale CHSS 6/2007
E-mail de contact : fassis@bluewin.ch
Download : kanka_fassis.pdf
